RFI en persan fête ses 30 ans

La première émission en langue persane de RFI a été diffusée le 21 mars 1991, le premier jour du Nouvel An iranien, le Norouz. Depuis, ce programme radiophonique à destination des pays persanophones – l’Iran, l’Afghanistan et le Tadjikistan – s’est adapté à l’évolution des usages. 

Nous sommes le 21 mars 1991 dans un petit studio au quatrième étage de la Maison de la Radio. De part et d’autre de la baie vitrée qui sépare le studio de la régie, les yeux sont rivés sur l’horloge qui, vu l’impatience des personnes présentes, n’avance que trop lentement. Tout le monde guette les 19h. Le président de RFI, André Larquié, et toute la direction sont là pour donner le coup d’envoi du programme de la radio en persan.

Le voyant rouge s’allume enfin. « Vous écoutez Radio France Internationale en persan, annonce Farzad Djavadi d’une voix à la fois rauque et chaude. Ce programme est désormais diffusé tous les soirs sur les Ondes courtes à destination de l’Iran, l’Afghanistan et le Tadjikistan ». Le journaliste accompagne la voix suave de sa consœur, Simine Chamlou, pour un journal de 15 minutes à deux voix.  

Les lancements, sons, papiers, enrobés et brèves s’enchaînent. Les mots et les sons prennent alors leur envol sur les ailes des ondes courtes. Ils parcourent aujourd’hui le même chemin, dans le bec de l’oiseau bleu , ou le filet des autres messagers numériques.

Des ciseaux et de la colle

Lorsque RFI commence à émettre en persan, aucun site Web n’existe. Le courriel et les réseaux sociaux ne sont pas inventés. Les dépêches d’agences sont imprimées par des téléscripteurs sur des rouleaux de papier en plusieurs exemplaires accrochés au mur de couloir, chacun allant découper ce qui l’intéresse.

Les correspondants et envoyés spéciaux lisent leurs lancements, papiers et reportages au téléphone et tout est enregistré sur des bandes magnétiques dont le montage se fait aux ciseaux et colle. Il arrive assez souvent de voir les journalistes de la rédaction chercher dans l’entrelacement des bandes écartées, un ou plusieurs mots coupés lors du montage et égarés par inadvertance. On « vous parle d’un temps que les moins de [trente] ans ne peuvent pas connaître ».

Mais c’est aussi l’époque où les radios internationales sont encore la source presque exclusive d’une information libre pour l’espace persanophone où la censure sévit sévèrement. En Iran, les médias sont âprement contrôlés, les radios internationales sont brouillées et les intellectuels subissent une répression permanentes.

Les journalistes iraniens à l’étranger ne sont pas épargnés. Les locaux de la rédaction en persan font à deux reprises l’objet d’inspections policières lorsque des appels anonymes avertissent que des explosifs y ont été déposés. Certains responsables iraniens pensent menacer les journalistes de la rédaction en indiquant clairement avoir « le pouvoir d’obtenir du gouvernement français la fermeture de la rédaction ». 

En Afghanistan, la guerre civile fait rage et le régime communiste vit ses dernières heures. Le Tadjikistan vient de proclamer sa « souveraineté » et va bientôt sombrer dans cinq années de guerre civile qui fera 50 000 morts.

Trente ans de voix

Moins de cinq mois après le lancement du programme en persan, Chapour Bakhtiar, le dernier Premier ministre du Shah d’Iran, est assassiné à Suresnes. La couverture de cet événement par des émissions spéciales mobilisant sur une longue durée toute l’équipe est une épreuve rédactionnelle formatrice à bien des égards.

Un an plus tard, le 17 septembre 1992, Sadegh Sharafkandi, alors secrétaire général du Parti démocratique du Kurdistan iranien, est assassiné à Berlin. Trois jours plus tôt, il se trouvait dans le studio de la rédaction persane pour la dernière interview de sa vie.

Les archives de la rédaction conservent de très grandes voix d’écrivains, de poètes, d’artistes, d’intellectuels ou d’activistes de la société civile. Beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui décédés, certains durant la vague « des assassinats en série » à la fin des années 1990. À l’occasion des 30 ans de la langue persane à RFI, la rédaction propose de réentendre sur son site et ses réseaux sociaux 30 voix restaurées et habillées sous formes de vidéo.

Dans le salon de son appartement, au sixième étage d’une petite tour d’un quartier résidentiel de la capitale afghane, le correspondant de la rédaction persane affiche fièrement le logo rouge de RFI sur le mur. C’est aussi son bureau de travail. Le grand téléphone par satellite, le magnétophone et autres objets portants la marque RFI sont exposés à la vue de tous.

Nous sommes en 2002 et le nouveau gouvernement afghan vient d’être formé sous la présidence de Hamid Karzai. Il affirme d’être correspondant de RFI à Kaboul lui procure « un statut particulier et n’a rien à voir avec celui des autres médias ». Durant plus d’une décennie, pendant la guerre civile et surtout après la conquête du pouvoir par les talibans à Kaboul, il devait surtout rester très discret et presque invisible pour préserver sa vie.

Une carrière mort-née

Le correspondant en Iran a connu une vie professionnelle très courte : elle s’est terminée avant sa première correspondance. Nous sommes en 1996, et c’est la première fois qu’un journaliste se porte volontaire et insiste pour devenir le correspondant de la rédaction en persan. Il avait fait ses études de journalisme aux Etat-Unis et travaillait à Téhéran pour un journal de province.

On tente le coup. Il se rend à une conférence de presse où Faraj Sarkohi, critique littéraire et journaliste connu, disparu depuis 48 jours doit s’exprimer. Les autorités iraniennes ont d’abord affirmé avec insistance que Faraj Sarkohi avait quitté le territoire national et se trouvait en Allemagne. Les autorités de Berlin ont démenti avec la même assurance. En réalité, il avait été arrêté par le ministère iranien des Renseignements à l’aéroport de Téhéran lorsqu’il entendait se rendre en Allemagne pour voir sa famille.

Après sept semaines d’attente Faraj Sarkohi est conduit à une conférence de presse pour affirmer qu’au dernier moment il avait changé d’avis et s’était rendu au Turkménistan. L’éphémère « futur correspondant » de la rédaction persane lui demande de montrer son passeport et les cachets qui attestent cette affirmation. A la sortie de la conférence de presse, il est tabassé. Il abandonne le journalisme pour s’occuper d’une affaire familiale.

De l’auditeur au journaliste-citoyen

Lors du soulèvement post-électoral de 2009, l’évolution accélérée des moyens de communication bouleverse la situation. Les auditeurs deviennent les principales sources d’information. Ils se trouvent au cœur des événements et, munis d’un simple téléphone, photographient, filment et racontent en direct la marche des choses.

Mais leur récit, aussi précieux et informatif qu’il soit, ne constitue pas « l’information ». Les expéditeurs sont évidemment des témoins, mais surtout des acteurs. Ils font l’actualité, et par la simplicité et la légèreté des moyens techniques se chargent aussi de la raconter.

Pour profiter de cette masse de données et la transformer en information, il est indispensable de la passer par le tamis de  vérification journalistique. L’équipe des Observateurs multilingues est créée avec le détachement d’un journaliste de la rédaction persane pour explorer la masse des matériaux informatifs que les anciens « consommateurs » devenus journalistes-citoyens mettent désormais en ligne.

Cette mutation, survenue ces dernières années grâce au développement extraordinaire des moyens de communication et l’évolution des usages dans ce domaine, a amené la rédaction à réexaminer et repenser ses offres éditoriales et s’adapter aux pratiques et attentes des utilisateurs. C’est ainsi que, désormais, la rédaction se consacre à la production et la diffusion de nouvelles formes éditoriales numériques.

Festival numérique

A l’occasion de ses 30 ans et du Nouvel An iranien, la rédaction a organisé un festival numérique disponible sur son site et ses environnements numériques : on y trouve trois concerts, une exposition de photos, une rétrospective des entretiens réalisés durant ces trois décennies, et bien d’autres contenus en format texte, son, vidéo.

Ce festival numérique vous invite à écouter un concert de Santour par Jalal Akhbari, maître de la musique persane, un concert de chant lyrique par Anoucha Nazari, cantatrice, et Sepand Dadbeh, compositeur et musicien, et un concert de piano à quatre mains donné par Pari Barkeshli et Annick Chartreux.

Isabelle Eshraghi, photographe, expose ses photos de Norouz sous format vidéo et une série intitulée 30 ans, 30 voix propose de réécouter des extraits des certains des entretiens réalisés par la rédaction durant ses trois décennies, restaurés et habillés en vidéo.

Leave a Reply

%d bloggers like this: