France-Brésil: le soja de la colère

La France souhaite réduire ses importations de soja brésilien en raison de la déforestation en Amazonie. Numéro un mondial du soja, le Brésil réplique que le président français, Emmanuel Macron, est « à côté de la plaque ».

« Continuer à dépendre du soja brésilien, ce serait cautionner la déforestation de l’Amazonie », a récemment lancé Emmanuel Macron pour mieux encourager la culture du soja en Europe et défendre la « sécurité alimentaire » de la France. Le Brésil doit-il ainsi son succès à la déforestation de l’Amazonie ? Les arguments massues employés de part et d’autre (voire la langue de bois) méritent que l’on y revienne, ne serait-ce que pour faire la part des choses. D’un côté, la France associe le soja auriverde à la déforestation en Amazonie. De l’autre, les Brésiliens défendent mordicus que la présence du soja en Amazonie est, tout au plus, marginale.

Encore un dialogue de sourds entre Paris et Brasilia ?

Tout d’abord, les faits. Le soja, au Brésil, c’est l’histoire d’une success story de l’agrobusiness, bâtie au long de plusieurs décennies, à coup d’investissements à la fois en quantité (36,5 millions d’hectares de plantations) qu’en productivité (entre 1,5% et 2% par an en moyenne sur 20 ans, avec des rendements boostés par le génie génétique de l’Embrapa, département spécialisé du ministère de l’Agriculture). 

La production de soja (128 millions de tonnes l’an dernier) représente ainsi la moitié de la production de céréales du Brésil, parfois surnommé le « grenier de la planète ». Cette production a d’ailleurs plus que quadruplé en vingt ans. Le Brésil est devenu le premier producteur mondial de soja, devant les États-Unis et l’Argentine, et pourrait progresser encore d’un tiers au cours des dix prochaines années, si l’on en croit les experts.

Près des deux tiers de la récolte de soja en grain est vendue à la Chine (qui lui assure 73 % de ses recettes en dollars). Le soja est ainsi la vedette du commerce extérieur du Brésil, d’où son statut de véritable poule aux œufs d’or. Premier produit d’exportation, le « complexe soja » (qui inclut les produits dérivés comme l’huile de soja, etc.) a assuré plus de 35 milliards de dollars de recettes l’an dernier (dont près de 6 milliards en provenance de l’Union européenne). Les éleveurs de porcs et de poulets en Europe dépendent ainsi du soja brésilien. Mais c’est surtout l’explosion de la demande chinoise qui a conduit au boom de ces dernières années. Et ces exportations pourraient effectuer un nouveau bond de 40 % en dix ans, selon la revue Science*.

Et l’Amazonie, dans tout ça ?

Ce boom s’est-il effectué sur le dos de la forêt amazonienne ? La France, en important du soja brésilien, contribue-t-elle à la déforestation en Amazonie ? Pour Emmanuel Macron, c’est un « oui » franc et massif. Et il est temps de remédier à cela en plantant du soja en France et en Europe, selon lui.

Un argument qui a outré bon nombre de Brésiliens (et pas seulement au gouvernement). Le président français « dit des bêtises », ont rétorqué à l’unisson (chose n’est pas coutume) Jaïr Bolsonaro et le principal journal d’opposition Folha de São Paulo. Le vice-président Mourão a même ressorti son français rouillé pour affirmer publiquement que « Monsieur Macron n’est pas bien ! »

Alors, qu’en est-il vraiment ? D’abord, un constat : « Si le soja a été, par le passé, un des moteurs de la déforestation en Amazonie, il ne l’est plus », assure un expert européen. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de soja en Amazonie, mais qu’il y en a peut-être moins qu’on ne le pense. Au total, plus de 5 millions d’hectares de soja ont été plantés en Amazonie (soit 13% du total). C’est loin d’être négligeable, mais les Brésiliens assurent que la déforestation liée au soja est désormais contrôlée.

Pourquoi ? Parce que dès la fin des années 2000, un « moratoire du soja » a été mis en place entre le secteur privé (les grands négociants, comme Cargill) et les ONG comme Greenpeace. « Si l’on constate que du soja a été récolté en zone défrichée après l’entrée en vigueur du moratoire 2008, nos membres ne l’achètent pas, et il n’est pas exporté », assure André Nassar, président de l’Association brésilienne de l’industrie du soja (Abiove).

Résultat : la déforestation a été freinée, mais il n’est pas possible de revenir en arrière. De plus, l’Abiove reconnaît qu’il existe des brèches dans le moratoire. Cent huit mille hectares supplémentaires ont ainsi été déboisés en Amazonie pour planter du soja l’an dernier, selon ses propres estimations, un chiffre en hausse de 23% par rapport à l’année antérieure.

Greenpeace ajoute un bémol. « Même si le soja n’est pas le moteur de la déforestation, la surface cultivée de soja en Amazonie a beaucoup augmenté, car il est souvent planté sur d’anciennes zones de pâturage. C’est une sorte de phénomène indirect : d’abord, on coupe les arbres pour faire paître les bovins, ensuite on plante du soja », explique Romulo  Batista, porte-parole de Greenpeace en Amazonie. « Le gros de la déforestation dans le cas du soja remonte à plus de 30 ou 40 ans, mais il peut encore contribuer à la déforestation », ajoute-t-il.

Le moratoire est donc utile, mais il n’est pas l’idéal. « Il incite les entreprises privées à respecter les règles, mais il ne peut pas remplacer le gouvernement qui devrait combattre la déforestation », souligne Marcio Astrini, directeur exécutif de L’Observatoire du climat, un collectif d’ONG brésiliennes. Or, le gouvernement actuel continue à nier que la déforestation soit un problème.

Autre point polémique : une étude publiée en août dernier dans la revue Science* affirme qu’environ 20% du soja brésilien exporté vers l’Union européenne « pourrait » provenir de zone de déforestation en Amazonie et dans le Cerrado (savane voisine).  « Le Brésil fournit à l’Union européenne 41% du soja qu’elle importe (soit 13,6 millions de tonnes) », note l’article, qui signale que 500 000 tonnes seraient originaires de l’Amazonie.

Sur le thème du soja et de la déforestation, le Brésil joue gros. Il exerce de tout son poids sa puissance de numéro un mondial pour rejeter les critiques de ses partenaires. D’un autre côté, la France s’appuie sur le Pacte vert européen pour tenter de diversifier ses sources d’approvisionnement et de réduire les distances de transport des produits agricoles et des animaux, en ligne avec les nouvelles orientations européennes. Mais en l’absence d’alternative à court et même à moyen terme, la France risque de demeurer dépendante du soja brésilien pendant plusieurs années.

rfi

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